Quels enfants laisserons-nous à notre terre ? – Jean-Michel LEX

Appel à mettre en œuvre un printemps de l’éducation au développement durable.

Quels enfants laisserons-nous à notre terre?

Jean-Michel LEX .

Enseignant coordinateur de projet en éducation au DD.

 

POURQUOI MAINTENANT?

Quelle est la distance nécessaire au paquebot de l’humanité pour effectuer le virage à 180° qui lui permettra d’éviter la collision avec les limites de sa planète?

Cette distance est très exactement celle qui couvre les champs de l’éducation et de la formation des générations futures.

L’ampleur, l’urgence, la diversité et la complexité des problématiques générées par le modèle de développement de nos sociétés contemporaines nous obligent, dans l’urgence, à nous pencher sur les questions de l’éducation et de la formation des générations futures qui devront affronter des réalités biophysiques, économiques et politiques inédites, dont nous commençons à peine à entrevoir l’ampleur.

Les Nations Unies, à Johannesburg en 2002 l’ont compris. Dix années de mise en œuvre de l’Agenda 21 n’ont pas pu amorcer les changements fondamentaux attendus et l’assemblée générale a proclamé une « Décennie de l’éducation au développement durable ».

Dix années pour faire entrer les enfants et les jeunes dans une vision renouvelée de l’avenir humain.

2009 marque la moitié de cette décennie pour laquelle nos communautés française et germanophone ont à ce jour, très peu entrepris. La stratégie signée à Vilnius en 2005, par tous nos gouvernements n’a pas encore vu de réelle mise en œuvre.

Pourtant, “l’éducation est non seulement un droit de l’homme mais également une condition sine qua non du développement durable et un outil indispensable à une bonne gouvernance, à des décisions éclairée, et à la promotion de la démocratie.

En conséquence, l’éducation au développement durable peut contribuer à la réalisation de notre dessein. Elle développe et renforce la capacité des individus, des groupes de personnes, des collectivités, des organisations et des pays à former des jugements et à faire des choix qui vont dans le sens du développement durable.

Elle peut favoriser un changement des mentalités et, ce faisant, permettre la création d’un monde plus sûr, plus salubre et plus prospère.1

Le récent rapport de la Task Force Développement durable du Bureau fédéral du Plan invite à « Accélérer la transition vers un développement durable”.

Il propose deux scénarios portant sur 4 grands thèmes qui sont bien sûr du ressort des compétences fédérales. Une lecture minutieuse de ce rapport montre l’ampleur du retard pris dans la mise en œuvre de politiques radicalement innovantes et transformatrices des modèles de vie actuels.

“Mais l’accent est aussi mis sur la nécessaire participation du public. Les scénarios ne portent pas seulement sur son droit à participer à l’élaboration des décisions via des organismes consultatifs, mais aussi sur ses responsabilités directes dans la mise en œuvre d’un développement durable.2

Cet appel à la participation de la population s’inscrit dans la lignée de Rio.

Or voulons-nous voir réellement émerger des générations de citoyens qui soient:

  • correctement éduqués et formés à une approche critique des réalités et du fonctionnement du monde;
  • disponibles et volontaires c’est-à-dire acteurs et actifs;
  • créatifs et imaginatifs dans les solutions qu’ils mettent en œuvre individuellement et collectivement;
  • disposés favorablement à construire et à s’inscrire dans les politiques qui seront pilotées à tous les niveaux d’organisation du pays et au-delà;
  • prêts à réévaluer et à évoluer dans leurs mentalités et leurs comportements?

Si oui, c’est D’ABORD d’une révolution copernicienne des systèmes éducatifs et formatifs dont nous avons besoin.

Les changements devront être correctement instruits, démocratiquement installés et éthiquement débattus. Ils s’appuieront sur des individus capables de s’émanciper de tout discours glorifiant le passé ou justifiant les présents et prêts à s’investir dans un avenir balisé par la recherche du bien communs.

Négliger ce travail d’éducation risque – exemple pris parmi la foule des possibles – de mettre définitivement en compétition l’enfant sous alimenté du sud et la voiture gloutonne du nord.

Il faut écouter ce qui se dit dans les cafés, les quartiers, les cours de récréation et les salles d’attente pour mesurer le chemin à parcourir.

Nous ne contournerons plus longtemps l’appel de Gandhi « à vivre plus simplement pour que d’autres puissent tout simplement vivre ».

Insuffisamment pris en compte, les défis posés à l’éducation et à la formation entraînent l’augmentation des peurs, des conflits, des replis égoïstes, des tensions autour des ressources, la dislocation des repères et des relations sociales, le rejet de l’autre…

A côté des signaux environnementaux et économiques liés à la crise globale, il nous faut être attentifs aux signaux sociaux et comportementaux auxquels vont être confrontés tous les éducateurs, comme la fuite inégalitaire mais omniprésente dans le consumérisme sur une toile de fond faite de complexités croissantes des réalités à expliquer et à comprendre et de matières à enseigner dans les espaces éducatifs et formatifs. Le désinvestissement parfois important des jeunes et parfois déjà des enfants du champ de l’apprentissage et de l’éducation, l’extension de l’esprit de compétition et les formes de fuite, de repli dans les paradis artificiels ou virtuels sont des signaux qui doivent nous alarmer.

 

POUR UN PRINTEMPS DE L’EDUCATION AU DEVELOPPEMENT DURABLE

Si les comportements humains, individuels et collectifs sont la plus complexe des inventions du vivant, il faudra bien, pour les faire évoluer, tout le génie des humains réunis.

Voici quelques manières de décliner le défi de l’éducation à travailler au cours de ce printemps :

1. Comment fonder et sur quelles stratégies concrètes, une nouvelle alliance entre d’une part l’ensemble des acteurs de l’éducation, de la formation, de l’information et de la sensibilisation et d’autre part, les acteurs politiques économiques, écologiques et sociaux pour accélérer l’adoption de savoirs, savoir-faire et savoir-être promoteurs d’un développement durable ?

2. Quels programmes développer pour mettre rapidement l’ensemble des écoles et plus largement l’ensemble des espaces consacrés à l’éducation et à la formation, à l’animation et à l’accompagnement des enfants et des jeunes, en conformité avec les principes du développement durable ?.

En particulier :

• en matière d’économie d’énergie, d’eau et de ressources de telle sorte que ces lieux deviennent didactiques dès leur conception, ou lors de leur transformation et dans le choix des équipements mis à la disposition de tous;

  • pour permettre aux lieux d’éducation de s’inscrire rapidement dans le processus des programmes décennaux 2010-2020 visant à accélérer les changements de mode de consommation et de production3 comme le propose la Task Force du Bureau fédéral du Plan.

  • pour y faciliter la réorientation systématique de l’offre alimentaire en unifiant les objectifs de santé publique, de réduction de l’empreinte écologique, de promotion de l’agriculture biologique4, de réduction de la production de déchets et le transfert de savoir et bonnes pratiques vers la sphère familiale.

  • aider financièrement les écoles et autres lieux qui font le choix d’une offre alimentaire durable. Ils doivent pouvoir prétendre être au cœur des priorités du Plan national de nutrition et santé, et du futur plan décennal visant l’adoption d’un mode d’alimentation durable5.

  • pour assurer la mise en cohérence des lieux d’éducation avec les objectifs de l’Agenda 21 et du Millénaire6.

• planifier la transformation progressive mais systématique des lieux d’éducation en écostructures, condition indispensable à une éducation au développement durable pour tous. On ne peut accepter de continuer à fonctionner avec quelques visionnaires. Devenir un établissement durable est un droit pour tous les établissements et un devoir pour les pouvoirs organisateurs.

3. Pour ensemencer le projet, d’éduquer et de former en rencontrant les défis du XXIe siècle, il faut notamment:

• s’interroger sur les méthodes, les pédagogies, la formation initiale et continue des maîtres, des enseignants et du personnel d’éducation pour permettre aux enfants d’entrer dans une vision systémique des savoirs, qui les aident à passer du local à l’universel, du particulier au général, de l’individuel au collectif, du temporaire au permanent, du consommable au durable.

• favoriser des pollinisations croisées entre les champs éducatifs principaux que sont: l’éducation relative à l’environnement, la promotion de la santé, l’éducation à la solidarité mondiale et l’éducation à la citoyenneté. Au travers des leçons, des programmes, des séquences d’apprentissage, des travaux dirigés, des travaux de groupes, des travaux pratiques ou de fin d’études, des examens de qualification, etc.

• favoriser l’expérimentation de processus d’apprentissage qui mettent l’apprenant au coeur d’une démarche d’appropriation personnelle et collective des savoirs en vue d’une communication. Les pédagogies actives couplées au développement des compétences sociales sont 2 conditions d’émergence d’une citoyenneté participative et consciente des enjeux dont le développement durable a besoin. Ce qui est visé, c’est bien la promotion de l’homme, tout l’homme et tous les hommes, « Or l’action éducative doit s’appuyer sur des schémas conceptuels clairs et sur des propositions éthiques qui n’ont d‘autres buts que le développement optimal des personnes et des groupes sociaux vers l’autonomie et la construction critique de savoirs pertinents », comme le rappelle Lucie Sauvé7.

• mettre à disposition des enseignants des outils qui les aident à développer des démarches multidisciplinaires, de croiser les champs éducatifs de façon à ce que les jeunes accèdent à des visions globales.

Apprendre à penser le global et à appréhender le complexe pour vaincre ses peurs, dépasser ses faiblesses, se sentir partie prenante, construire des démarches collectives et explorer des territoires nouveaux.

4. Replonger dans la stratégie de la Décennie des N-U pour l’éducation au développement durable est indispensable tant pour les pouvoirs publics qui l’ont signée à Vilnius (et devront rendre compte de sa mise en oeuvre), les enseignants et les structures administratives chargées de l’organisation de l’éducation formelle, informelle et non formelle dans nos régions et communautés.

5. Comment repenser le rôle central du système scolaire et les partenariats privilégiés avec l’associatif engagé dans le paysage éducatif en vue d’un développement durable, en particulier:

– le secteur de l’éducation relative à l’environnement

– les ONG de développement

– les associations de promotion de la santé

– le secteur de l’éducation à la citoyenneté

En particulier en s’attaquant aux formes de compétition entre associations, à l’évaluation de l’ octroi des subsides, en renforçant et en systématisant l’ appel à des regards croisés.

6. Comment favoriser les approches globales, pour éviter d’aggraver l’asphyxie des établissements scolaires sollicités par des dizaines d’approches parcellaires, trop souvent contre-productives et contraires au sens même d’une éducation globale.

7. Comment réorienter les financements consacrés aux approches «campagnes», ponctuelles et temporaires au profit d’actions de fonds et permanentes, basées sur le transfert d’expertise et l’accompagnement méthodologique des équipes de professionnels de l’éducation.

8. Comment faire entrer dans les habitudes et pratiques quotidiennes des établissements comme des enseignants:

– les notions de décroissance soutenable ou de simplicité volontaire

– le concept d’empreinte écologique

– les pratiques d’audit, d’analyse environnementale, d’éco-bilan

– la pratique de processus participatifs et l’implication de tous, en particulier des élèves et étudiants, dans la transformation de leurs établissements.

9. Comment redéployer l’intérêt des jeunes pour les sciences et les techniques autour des thèmes, projets et actions liées au développement durable.

10. Comment assurer la présence des acteurs de l’éducation dans les cénacles où se définissent les politiques de développement durable impliquant la participation des générations futures.

11. Comment faire place, dans les actions et projets menés, à toutes les compétences sociales indispensables à la transition vers un monde durable, comme: la capacité de dégager le bien commun ou des consensus, celle de résoudre les conflits de façon non-violente, de faire place aux droits des minorités ou aux questions de l’égalité de chances.

 

La liste n’est pas close des thèmes qui trouveront à être présents et débattus lors d’une des manifestations d’un printemps de l’éducation au développement durable.

 

INVITATION


  • à toutes les écoles, primaires et secondaires, à l’enseignement supérieur, au personnel enseignant et d’éducation et aux formateurs, de tous les réseaux
  • aux associations, petites ou grandes, locales ou régionales qui agissent dans l’un des champs éducatifs concernés par le DD et sont prêtes à s’atteler à l’exercice d’un regard croisé
  • aux pouvoirs organisateurs publics ou privés et aux administrations chargées d’organiser l’éducation, l’instruction et la formation des générations futures
  • au monde politique, aux pouvoirs publics et aux administrations chargées de développement des politiques liées au développement durable et à la participation citoyenne comme: l’environnement, la santé, l’alimentation, l’aménagement du territoire, les transports, la coopération internationale, la politique scientifique, la recherche, la promotion des technologies durables, la consommation, etc
  • à celles et ceux, animatrices et animateurs, éducateurs, travailleurs sociaux accompagnant des enfants et des jeunes dans leur croissance, animés d’un souci d’émancipation de leur public, dans le champ de l’associatif, des mouvements déjeunes et des initiatives locales les plus diverses
  • aux adultes impliqués dans les questions de santé publique, de justice, d’agriculture, de commerce équitable, de droits de l’homme et des peuples, de réduction de l’empreinte écologique et de la décroissance soutenable

POUR

Réaliser à partir de janvier 2009 une action de mobilisation, de recherche-action, d’échanges, de réflexion et d’expérimentation portant sur l’un au moins des aspects de l’éducation et de la formation pour un avenir viable, vivable et équitable évoqués dans le présent appel.

Poursuivre les démarches entreprises là où elles le sont déjà, en veillant à s’inscrire dans ne vision décloisonnée, faite de pollinisations croisées entre les champs éducatifs qui appartiennent au paysage du développement durable.

A la question posée par le Conseil de l’Europe en 1970 aux responsables d’alors : « Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants ? », faisons-nous l’écho de celle qui brûle l’aujourd’hui : « Quels enfants laisserons-nous à notre Terre ?»

Il nous faut imprimer un tournant décisif quant à la place du développement durable dans le champ de l’éducation et à la place du monde de l’éducation au cœur des processus de changement des mentalités et des comportements nécessaires à la survie de l’humanité.

 

 

Jean-Michel LEX .

Enseignant coordinateur de projet en éducation au DD.

 

Jean-Michel Lex

Robert-Schuman-Institut

Vervierser Strasse 89-93

4700 Eupen

Tel. 087-59.12.70.

Fax 087-55.66.07.

jean-michel.lex[at]rsi-eupen.be


1 Stratégie de la décennie des Nations Unies pour la zone Europe, Vilnius, mars 2005.

2 Bureau fédéral du Plan. Accélérer la transition vers un développement durable, p.73

3 Lire à ce propos la mise en œuvre du processus de Marrakech proposé par le Rapport fédéral 2007 p. 75 et suivantes.

4 Voir à ce propos les travaux de la FAO proposant de généraliser l’agriculture biologique

5 Rapport fédéral 207, p. 85

6 Il convient pour ce faire de travailler dans les lieux d’éducation avec “La déclaration de Rio” (bien trop laissée dans l’ombre et les objectifs du Millénaire pour fixer dans l’éducation la dimension de solidarité intra et interopérationnelle.

7 Lucie Sauvé, L’éducation relative à l’environnement et la perspective du développement durable », in Dialogue pour l’éducation à l’environnement, n° 11, décembre 1999.