Feuilles de route 2014

Novembre 2014

Le récit de notre dernier séjour à Madagascar est bien difficile à faire cette fois ci. Ces dernières années, nous l’avions généralement fait sur le vif, au fil des jours, mais cette fois ci, bien des jours après notre retour, tout s’emmêle un peu avec le quotidien qui a repris et toutes ces images, parfois douces parfois si violentes, qui peuplent encore nos méditations et nos songes. Un atterrissage toujours aussi complexe après chaque séjour tant le contraste est vertigineux entre la vie – la survie – malgache et notre opulence insatisfaite.

Tout avait bien commencé avec, pour la première fois depuis 7 ans, un temps de tourisme avant de rejoindre le village, avec 2 objectifs : retrouver Alain pour partager ses projets avec Hydraulique Sans Frontières et voir les baleines, le rêve de petite fille de Jacqueline.

Dès notre atterrissage à Tana, après une nuit quasi blanche dans un avion grec affrété par Air Mada (!), nous embarquons dans un mini bus direction plein Est vers Tamatave. Première étape réparatrice dans un lodge grand luxe au cœur de la forêt, où nous retrouvons Alain venu à notre rencontre.

Le lendemain, après une visite dans le parc où nous jouons avec les lémuriens et admirons – de loin – les crocodiles, nous visitons en route les chantiers d’Alain : Brickaville, grosse opération en phase de réalisation, et Ambodibonara où le réseau d’eau est opérationnel à la grande satisfaction des villageois. Son investissement de jeune retraité pour ces gros projets force notre admiration.

Nuit au bord du lac des Pangalanes, Tamatave, premier port commercial malgache, bain de vagues et nuit au bord de l’océan, puis enfin l’île de Sainte Marie et son décor de carte postale : lagon turquoise, sable blanc, cocotiers, végétation luxuriante. Et surtout cette île est fameuse comme lieu de séjour des baleines à bosse pour s’accoupler et mettre bas, chaque année entre juillet et septembre.

C’est le moment de laisser Jacqueline raconter : « Francis pilote le bateau avec maestria. Nous naviguons un petit quart d’heure, au loin le premier souffle, je retiens le mien.

Nous arrivons près d’une maman et son baleineau. Il sort de l’eau, je suis très émue j’attendais ce moment depuis si longtemps en me demandant si ce rêve se réaliserait un jour… La mère accompagne son petit, elle pèse quelques 40 tonnes … C’est très impressionnant. Nous les suivons tout doucement. Au loin Francis, à midi donc face au bateau, nous montre une baleine qui saute! Nous partons à fond, l’excitation monte, nous rencontrons une deuxième maman avec son petit ; elle est beaucoup plus craintive et s’éloigne rapidement. Le ciel se charge de nuages noirs, l’autre petit bateau rentre au port. La mer est démontée et la pluie nous arrose copieusement. Denis a plutôt envie de rentrer. Francis y croit toujours. Nous naviguons à vive allure vers le large. Nous scrutons l’horizon mais l’écume des vagues nous trompe.

Un souffle au loin. De nouveau les gaz à fond, je suis debout trempée mais très impatiente.

Ce n’est pas un souffle mais deux puis trois puis quatre et jusqu’à sept. Incroyable il s’agit d’un groupe actif, c ́est à dire un ensemble de mâles qui suivent une femelle. Premier saut, la baleine sort entièrement de l’eau en pivotant. Quel spectacle, un deuxième saut et les baleines nous saluent avec leur nageoire pectorale. Le ballet magnifique se poursuit, pendant une heure nous accompagnons les baleines qui sautent, frappent de la nageoire caudale ou pectorale, soufflent l’une après l’autre, ces respirations si fortes me transpercent. Je me sens en communion avec ces êtres marins. L’émotion est grande, intérieurement je leur parle et j’ai l’impression de réellement communiquer avec elles. Le soleil revient nous arrivons à les photographier. Je n’ai plus la notion du temps il faut rentrer, je n’en ai pas envie, je leur dis au revoir et elles me répondent par leurs souffles …

Moment inoubliable comme un temps suspendu où je ressens la communion et le lien entre tous les êtres vivants. Cette interdépendance réelle entre ces mammifères marins et nous. »

Pour nous, 5 jours à nous reposer et à nous laisser bercer par le charme et la douceur de cette île paradisiaque et de sa petite sœur, l’île aux Nattes. Mais tout a une fin, il était l’heure de rejoindre Diégo, via Tana, en avion cette fois. Nous retrouvons avec plaisir nos « correspondants locaux » : Alain et Romulus, qui n’a toujours pas trouvé de travail une fois son diplôme d’ingénieur en poche. Pour changer un peu de l’habitude, nous commençons le séjour par une réunion avec tous les villageois pour un bilan de l’année écoulée sur les sujets pour lesquels nous sommes impliqués : l’école, l’eau et l’électricité.

Plus de 50 adultes et plein d’enfants se retrouvent dans une salle de classe, la maison communale est quasiment écroulée…

Nous savions déjà que l’année scolaire s’était mal passée, malgré une rentrée en octobre 2013 pour laquelle nous avions dû intervenir. Un 3ème instituteur avait été nommé en dernière minute par l’inspecteur pédagogique et bombardé directeur. Arrogant, vindicatif, il avait arrangé les emplois du temps à son avantage (il voulait continuer à habiter à Diégo et ne travailler que le matin), au grand désavantage des enfants. Nous avions remis de l’ordre et tout réorganisé en remettant notamment en service l’ancienne case des maternelles pour avoir ainsi 3 classes pour 3 instits. Cela peut passer pour de l’ingérence mais l’éducation a toujours été prioritaire pour nous et la base de notre engagement dans ce village, sans compter le financement d’un instit et les fournitures scolaires. En fait, cela n’a rien arrangé, le dit directeur n’est venu finalement qu’une à 2 fois par semaine, semant la zizanie entre les autres instits, les parents d’élèves, discréditant les Amis de Circée, etc …

Les parents ont réagi à plusieurs reprises auprès des autorités face à cette situation, constatant de plus le très faible niveau des enfants, en vain. Ils nous ont donc demandé de « faire quelque chose »pour l’année scolaire à venir, la rentrée approchant à grands pas. Pour l’eau, les villageois sont complètement autonomes autant sur le plan technique que pour la gestion financière, grâce notamment à l’engagement de Jaomisy, vice président du village ; c’est une excellente évolution. Par contre, l’assainissement ne fonctionne pas, les puits perdus débordent et cela crée des marigots insalubres, situation aggravée car les écoulements ne sont pas entretenus … Ce problème doit être résolu avec le chantier prévu pour ce séjour : installer 360 m de canalisation pour évacuer les eaux usées en dehors du village, vers la petite rivière. Les tuyaux ont été achetés à Tana et acheminés à Diégo grâce à notre ami entrepreneur Michel. Il doit les livrer avec du ciment, de la ferraille et divers matériaux dans quelques jours.

Quant à l’électricité photovoltaïque, tout se passe bien aussi, sous la houlette de Linlin qui assure la recharge des batteries et la gestion financière. Plus de 80% des villageois profite de cet équipement et s’acquitte du paiement mensuel. Alain gère les comptes à la banque et Romulus est présent 2 fois par mois pour régler les problèmes délicats.

A nous de jouer donc !

A moi d’abord : avant de confirmer la livraison des matériaux à Michel, je fais un tour des lavoirs et du tracé potentiel des canalisations. Et là, oh stupeur, oh angoisse, je me rends compte que le terrain n’est pas en pente descendante comme je croyais m’en souvenir !! Romulus, qui avait évalué à ma demande la longueur de tuyaux à prévoir, ne m’en avait fait part. Il faut réagir vite, et, avec l’aide des villageois, nous trouvons une autre solution déjà amorcée par un des leurs : utiliser ce débordement d’eau pour faire pousser des arbres et cultiver des légumes. En aval du lavoir n°1, une famille avait entouré un terrain et planté dans le marigot des bananiers et des papayers qui profitaient à merveille ! En fait, de la phyto épuration profitable.

J’annule immédiatement la livraison et la commande, Michel me gratifie d’un « ce n’est pas grave » qui me soulage ; il me rassure aussi en me promettant de me rembourser l’avance versée et de trouver des acquéreurs pour les tuyaux. Ouf ! Le lendemain, nous nous retrouvons sur place avec les différents propriétaires des terrains inondés et quelques sages anciens. Ils répartissent et délimitent entre eux les futures parcelles à planter et un jardin collectif, en me demandant l’autorisation et la validation des décisions. Leur confiance et leur respect sont très émouvants. J’insiste quand même sur la nécessité avant plantation de nettoyer la zone envahie de plastiques et déchets de toutes sortes… Pour le bon fonctionnement de l’école, c’est plus compliqué car il faut composer avec l’administration et faire très vite car la rentrée est dans quelques jours. Sur les conseils de l’ancien inspecteur pédagogique, Monsieur Gaston, devenu un ami, nous demandons rendez vous au Directeur de l’Education Nationale, le DREN, Monsieur Amoudou. Par chance, il nous reçoit très vite.Nous lui expliquons la situation dont il semble avoir entendu parler. Il nous explique que la nomination du fameux directeur de l’école est illégale, que notre école ne doit bénéficier que de 2 instits vu l’effectif, dont un payé par l’état via l’Unicef, et que l’association de parents FRAM est le « patron » de l’école. Il peut tout arranger à condition d’avoir une lettre des parents d’élèves expliquant le dysfonctionnement passé et une autre souhaitant le maintien des instits en place, co signée par le président du village. C’est donc parti pour le sprint habituel : écrire un texte en français qui correspond aux demandes de Monsieur Amoudou, faire traduire en malgache par Romulus, trouver les instits, la présidente de FRAM Florence, le président du village Augustin, expliquer et faire signer avec les tampons ad hoc !! C’est parfois ubuesque, avec les mensonges classiques du président Augustin, mais 2 jours plus tard tous les documents sont remis au DIREN. Pourvu que ça marche !

Avant de partir, nous avons été conviés à une cérémonie – un « joro » en malgache – pour apaiser les morts appartenant à l’ethnie des Antémours qui sont présents au village. Cette ethnie est du sud de Mada et ses membres doivent impérativement être enterrés chez eux. La tradition est de conserver les corps dans un tombeau jusqu’à réunir assez d’argent pour les convoyer dans le sud dans un cimetière particulier. Il semble qu’à la construction du tombeau, à l’écart du village, la cérémonie n’ait pas été faite selon les rites conformes à la tradition. Depuis, de nombreuses maladies étranges puis un rêve prémonitoire d’un membre de la famille ont amené à faire une nouvelle cérémonie en respectant les usages. Incantations, offrandes, sacrifice d’un zébu à tête blanche, puis chants, danses, libations se sont poursuivis tard dans la nuit. Cette ferveur et ce lien très fort avec les ancêtres sont à la fois étranges et compréhensibles pour nous. Une faveur, très rare pour des vahazas, d’y participer comme des membres de la famille, un beau moment de partage de la vie de nos amis.

Par contre, plus de chantier donc plus de nécessité de rester au village, à Diégo ou même à Mada. Nous souhaitons avancer de 10 jours notre retour en France, nous ne sommes plus motivés par un autre séjour touristique. Après moult tractations avec Air Madagascar, des propositions contradictoires d’une heure à l’autre, une forte pénalité, nous avons notre changement de billets avec une nuit supplémentaire à Tana et une journée à occuper.

Nous louons des VTT et partons pour un circuit sur les digues qui enserrent rizières et jardins maraîchers. Le paysage est splendide mais croiser des gens et surtout des enfants sales, misérables, qui jouent dans la fange putride nous révulse. Nous sommes une nouvelle fois face à notre impuissance devant tant de misère, dans ce pays que nous aimons mais qui s’enfonce chaque année un peu plus. Notre sensibilité est à fleur de peau.

De retour à l’hôtel, nous apprenons que notre vol pour Paris est annulé, l’avion est en maintenance à Johannesburg pour une durée indéterminée … Nous retournons au guichet d’Air Mada à l’aéroport dès la 1ère heure le lendemain matin et nous obtenons, après un interminable et vigoureux marchandage, un retour pour Saint Denis de la Réunion par Air Austral puis Paris Orly par Air France !!

Notre plaisir d’être de retour est vite gâché : 2 jours après notre arrivée, un mail de Romulus nous apprend le décès soudain de Jaomisy et la mutation du DREN. Nous sommes effondrés, Jaomisy était le pilier du village, nous avions tout partagé avec lui depuis 7 ans, aidé sa fille aînée à poursuivre ses études en école de commerce. En France, il aurait été soigné mais à Diégo il n’y a presque pas de service de santé fiable ou c’est trop cher…

Pour l’école, la modification prévue n’a pas pu se faire, le village se retrouve avec 3 instits et une ambiance malsaine, comment vont-ils être payés ? Les bras nous en tombent. Alain et Romulus sont « retournés au créneau » plusieurs fois dès que le nouveau DREN a été nommé mais rien n’est encore décidé un mois après la rentrée.

7 ans déjà à Andavakoera, le bel âge pour une aventure humaine, beaucoup de choses positives même si c’est difficile de faire plus à distance, avec pourtant 2 personnes motivées sur place. Notre cœur sera toujours un peu là bas, au milieu de ces familles malgaches qui nous ont tant apporté. Les enfants grandissent (comme notre chère Isna dans les bras de Jacqueline) avec un enseignement de base, les villageois boivent de l’eau potable et ne respirent plus les fumées nocives de bougies ou de lampes à pétrole. Que leurs ancêtres continuent d’accompagner nos amis d’Andavakoera !

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