Chaîne alimentaire et développement durable Consumption and Sustainable Development – B. Edmonds

Chaîne alimentaire et développement durable

(titre original : Consumption and Sustainable Development)

B. Edmonds

 

Résumé

Introduction

La chaîne alimentaire est composée de deux sous-systèmes : la production alimentaire et la consommation alimentaire. Ce ne sont pas des systèmes fermés, ils sont intimement liés et ils influencent et sont influencés par le système global dans lequel ils évoluent. En général, ils fournissent les aliments, les fibres et l’énergie pour toute la population en sorte que celle-ci a plus que ce qu’elle peut consommer. Chaque sous-système tel qu’il est géré actuellement a aussi un impact significatif non durable sur l’environnement naturel, économique et social avec des émissions de gaz à effet de serre (GES), de la pollution des sols et des eaux, l’utilisation de la terre, les inégalités sociales et la dépendance d’un nombre significatif d’agriculteurs à des subventions données à l’agriculture ainsi que dans le changement de nos modes alimentaires qui tend vers une consommation demandant plus d’énergie et d’aliments polluants tels que la viande.

L’agriculture, qui occupe 50% de la terre cultivable en Europe, utilise la moitié de l’eau disponible dans le sud de l’Europe et dans l’Europe des 15, elle est responsable de la moitié de la pollution en nitrates dans les rivières, de presque toutes les émissions en ammoniaque et de 9% des émissions de GES (EEA Signals 2009). En termes d’émissions de GES, les modes de consommation alimentaire des pays développés dépassent le niveau de durabilité d’au moins un facteur de 4 (changement du climat et modes alimentaires). Nos régimes alimentaires changent à la même mesure que la terre arable qu’il faut pour produire la nourriture : nos régimes alimentaires d’Europe de l’ouest demandent 6 fois plus de terre qu’un régime hypothétique basé sur le blé (utilisation de la terre et modes alimentaires). Avec la demande croissante de nourriture qui suit l’augmentation de la population et le changement de mode de vie qui va avec le développement économique, changer les méthodes de production d’alimentation ne sera pas suffisant et les modes de consommation de nourriture devront être regardés de près si nous voulons atteindre un mode de développement durable.

 

1. Production agricole

 

En Grande-Bretagne, l’agriculture d’après guerre a vécu des changements dramatiques alors que les besoins de la population n’étaient pas couverts correctement. L’industrie était le centre d’intérêt et l’agriculture était abandonnée aux forces de la nature. Les pénuries alimentaires de la période d’après guerre étaient devenues un facteur à considérer et ont mis l’agriculture à l’agenda politique.

Augmenter la productivité agricole en Grande-Bretagne devint une priorité et à partir des années 40, elle s’est posée en trois points : un rationnel économique et stratégique basé sur les pénuries alimentaires, un engagement politique avec autorité administrative, une grande structure bureaucratique pour encourager les agriculteurs à augmenter leur production avec le support d’aides gouvernementales et des innovations technologiques issues de la guerre et de la recherche en agriculture. Ce nouveau modèle de développement était développé dans le traité sur l’agriculture de 1947 (1947 Agricultural Act) (cf. Morgan and Murdoch 2000). Ceci comprenait des subventions aux agriculteurs, l’utilisation d’intrants chimiques (désherbants et insecticides), l’utilisation d’engins agricoles (pulvérisateurs), des changements dans les pratiques agricoles et dans la formation agricole. Ce réseau travaillant sur le domaine de l’agriculture comprenait le Conseil de la Recherche en Agriculture (Agricultural Research Council), l’Organisation de la Recherche sur les Mauvaises Herbes (Weed Research Organisation), le Conseil Britannique de Contrôle des Mauvaises Herbes (British Weed Control Council), le Service Consultatif National Agricole (National Agricultural Advisory Service), les fournisseurs d’intrants chimiques et les entreprises de la chimie.

Dans les années 50, 140 nouveaux produits chimiques agricoles ont été introduits (85 insecticides, 35 herbicides et 20 fongicides). Dans les années 60, 256 nouveaux intrants chimiques sont arrivés sur le marché (110 herbicides, 96 insecticides et 50 fongicides) et dans les années 70, 202 de plus ont été ajoutés (70 herbicides, 60 insecticides et 42 fongicides). En 1982, plus de 31.000 tonnes d’intrants actifs pesticides étaient répandus sur près de 4 millions d’hectares. La vente totale de pesticides en Grande-Bretagne est passée de 70 à 542 millions de livres entre 1948 et 1982. De 1946 à la fin des années 70, le nombre de pulvérisateurs est passé de 3455 à 90.000 (Morgan et al 2000).

 

Impacts économiques, sociaux et environnementaux de l’agriculture

Le résultat fut l’accroissement de la production ; par exemple, la production de blé en Grande-Bretagne s’est accrue d’une moyenne de 2 tonnes par hectare en 1939 à 6 tonnes par hectare dans les années 80. Pour ce qui concerne les trois principales céréales, maïs, riz et blé qui représentent 43% de la consommation globale en Kcal par personne et par jour, le pourcentage de chacune de leur production a été respectivement de 301, 218 et 210. Sur la même période, le rendement du maïs, du riz et du blé s’est accru respectivement de 163%, 130% et 183%. Les surfaces cultivées ont aussi augmenté mais dans une moindre proportion : pour le maïs, elle a augmenté de 53%, pour le riz de 38% et pour le blé de 9,5% (statistiques FAO 2010).

Ces transformations sont aussi à l’origine de conséquences économiques, sociales et environnementales. L’agriculture subventionnée est devenue une charge pour les gouvernements qui ont réclamé l’efficacité de la production et qui a provoqué la baisse des prix des produits alimentaires et augmenté la concurrence parmi les agriculteurs ; les crises successives du pétrole ont accru les coûts des intrants dont l’agriculture était devenue dépendante.

Avec les changements à venir dans la Politique Agricole Commune (PAC), on estime qu’après 2013, en Grande-Bretagne, seulement 5% des agriculteurs s’en sortiront financièrement, 40% feront du profit après report de leur amortissement mais ne pourront pas sauver ou investir dans leur ferme, 20% seront à la limite de la faillite financière et les 15% restants ne feront pas de profit avant l’arrêt des subventions. Sans un système alternatif d’aides, 55% des agriculteurs devront changer de métier. La situation est similaire en France où 35% des agriculteurs devront reconsidérer leur situation et quitter l’agriculture (Vrolijk et al 2010).

Socialement aussi, l’impact est considérable, particulièrement sur la perte des connaissances de l’agriculture locale qui a été remplacée par une connaissance standardisée industrielle et scientifique. Avant l’industrialisation de la production agricole, les agriculteurs se reposaient sur leur propre connaissance de l’environnement agricole dans lequel il vivait mais l’arrivée de la science et de la technologie l’a remplacé et ils sont devenus dépendants de consultants privés ou publics et des connaissances qui vont avec. L’intensification de l’agriculture a provoqué des problèmes sanitaires chez les animaux, tels que l’ESB (encéphalopathie spongiforme bovine) et la façon dont le problème a été traité a résulté en une perte de confiance dans la science. La taille des fermes augmente alors que les petites exploitations ont du mal à faire face à l’efficacité de grandes unités et aux pressions d’un système de marché global. Ceci a conduit à du chômage et à des impacts négatifs sur les communautés rurales.

Pour ce qui concerne l’environnement, les impacts ont probablement été d’une grande influence sur une prise de conscience des méthodes agricoles d’aujourd’hui. Les agriculteurs gèrent la moitié des terres de l’union européenne et ont un impact énorme sur la qualité du sol, de l’eau et de la biodiversité. Des analyses récentes montrent que l’agriculture utilise la moitié de l’eau disponible dans le sud de l’Europe. Dans l’Europe des 15, l’agriculture est à l’origine de la moitié de la pollution par le nitrate dans les rivières, de 94% des émissions d’ammoniac et de 9% du total d’émissions de gaz à effet de serre (EEA Signals 2009).

Le système agricole n’est pas un système fermé, il est influencé et affecté par un grand nombre de problèmes : le changement climatique (montée des températures et événements météorologiques extrêmes), énergie (non renouvelable et au coût croissant), rareté de l’eau (demande croissante de la population urbaine), compétition pour la terre (perte de terre arable pour d’autres utilisations et sols épuisés) et demande alimentaire (accroissement de la population et changements de régimes alimentaires) (rapport Chatham House « Feeding of the 9 billion »). Face à ces défis et aux impacts de l’agriculture, d’autres façons de voir sont explorées et développées à tous les niveaux, de l’international au consommateur individuel.

Par exemple, Cuba : en réponse aux sanctions commerciales des USA, à la hausse des coûts du pétrole et à la chute de l’Union Soviétique qui a fait baisser l’importation de pétrole de plus de la moitié, l’apport en pesticides et en engrais est tombé de 80%, les produits alimentaires de base de la moitié et l’apport calorique moyen est descendu de 30%, Cuba a développé une agriculture urbaine au début des années 90. En cinq ans, les jardins urbains, pour la plupart biologiques, ont fourni 60% des légumes consommés à Cuba. Ces changements ont eu pour résultat une prise calorique descendue de plus de 33%, l’obésité a diminué de moitié et entre 1997 et 2002, les décès attribués au diabète ont diminué de 50%, les maladies coronariennes de 35% et les crises cardiaques et autres problèmes de 20%. Cet exemple incluait la participation de 15 à 24% de la population dans la production alimentaire (Sumberg 2009).

 

2. Alternatives à l’agriculture durable

 

Par “durable”, je me réfère aux deux définitions anthropocentriques:

« Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. » (Définition Bruntland : Notre futur commun 1987).

“Le développement durable est un processus qui permet à tout le monde de réaliser son potentiel et d’améliorer sa qualité de vie tout en protégeant et améliorant la vie sur terre. » (Shirley Ali Khan)

Et la définition éco-centrique :

Ne pas épuiser les ressources renouvelables, ne pas générer de pollution à des taux supérieurs à ce que l’éco-système peut transformer en substances inoffensives qui n’amoindrissent pas les ressources renouvelables et ne pas utiliser de ressources non renouvelables au-delà desquelles leur utilisation ne peut être remplacée. (Daly 1990) (Gillespie 2009)

Lichtfouse et al (2009) propose trois stratégies basées sur la stratégie de substitution de MacRae (1989) ; en adaptant les systèmes agricoles mais sans les changer fondamentalement, la stratégie agro-écologique par l’application de concepts écologiques et de principes à la conception, au développement et à la gestion de systèmes agricoles durables et finalement la stratégie globale, la durabilité ne peut pas être atteinte seulement par les systèmes agricoles mais devrait aussi inclure le système alimentaire, par exemple les relations entre le monde agricole et la consommation alimentaire et les réseaux de marketing. Pour construire un système agricole durable les aspects agricoles, environnementaux et sociaux doivent être pris en compte ; ce doit donc être multidisciplinaire et inclure tous les partenaires de la chaîne alimentaire.

Beaucoup de systèmes agricoles alternatifs de substitution et des stratégies agro-écologiques ont vu le jour mais peu d’entre eux se sont aventurés dans une approche de stratégie globale (Bustos 2009).

L’agriculture biologique tente de coexister plutôt que de dominer les systèmes naturels en rendant sa fertilité au sol, en minimisant la pollution et les dommages faits à l’environnement, en n’utilisant pas d’intrants non renouvelables, par exemple, pas de produits chimiques, s’assurer du traitement éthique des animaux, de la protection et de l’amélioration de l’environnement agricole et porter une considération particulière pour l’impact social et écologique des systèmes agricoles.

La perma-culture applique des principes biologiques et comprend l’utilisation de cultures telles que arbres et plantes herbacées.

La bio-dynamie utilise une approche holistique sur la ferme ; cela ressemble à du biologique par son respect des systèmes naturels et inclue une approche ésotérique avec des mélanges et des infusions spéciaux ainsi qu’une considération du cycle lunaire.

L’agriculture paysanne devrait permettre à un grand nombre de paysans dans un territoire donné de vivre décemment de leur travail en produisant, sur des fermes à taille humaine, une nourriture de bonne qualité sans remettre en cause les ressources naturelles de demain.

L’agriculture renouvelable promeut et pratique une agriculture viable économiquement, bonne pour l’environnement et socialement équitable. Elle correspond aux besoins d’aujourd’hui (nourriture saine, eau de bonne qualité, emplois et qualité de vie) sans compromettre les ressources naturelles des générations futures.

L’agriculture raisonnée renforce les aspects positifs de pratiques agricoles sur l’environnement et réduit les impacts négatifs sans remettre en question la viabilité économique de la ferme.

L’agriculture intégrée donne la priorité aux méthodes écologiques tout en minimisant les effets secondaires indésirables et l’utilisation d’intrants chimiques avec l’objectif de l’amélioration de l’environnement et de la santé humaine.

 

L’agriculture de précision utilise de nouvelles technologies pour régler les pratiques de culture aux besoins de la plante en tenant compte de l’hétérogénéité du terrain, par exemple en mettant des fongicides seulement sur les plantes affectées et en vaporisant des engrais selon la capacité de la plante et pour en tirer le meilleur.

L’agriculture biologique comme exemple d’agriculture alternative a ses supporters et ses détracteurs, mais elle est certainement la plus visible et celle qui se développe le plus rapidement. Sans se soucier du débat autour des systèmes alternatifs d’agriculture, le biologique augmente rapidement avec 7,5 millions d’hectares et plus de 200.000 propriétés en 2007 à comparer aux 105.000 hectares et 6.700 propriétés en 1985. Padel et al (2009) estimaient le marché en Europe à 16,2 millions d’euros en 2007 (3 fois plus qu’en 1997) (Stolze et al 2009 Policy for organic farming : Rationale and concepts).

L’agriculture biologique a eu un démarrage difficile à cause de la transformation imposée à l’agriculture après guerre. Le réseau mis en place pour augmenter la productivité impliquait des services publics tels que des instituts de recherche et des corps consultatifs ainsi que des intérêts privés tels que les semenciers, les industries en produits chimiques et engrais, leurs activités de recherche et leurs services de consultants. Ces derniers avaient et ont un intérêt évident dans l’agriculture conventionnelle et peu ou pas de recherche a été faite et distribuée sur le biologique par des services consultatifs par les secteurs privés ou publics.

Les agriculteurs eux-mêmes sont devenus dépendants de savoirs extérieurs à leur monde, qui a remplacé la connaissance tacite qu’ils possédaient précédemment et essayer de pratiquer l’agriculture de façon différente mettait leur capital social en danger dans les communautés rurales. Les pionniers du biologique venaient souvent de villes, étaient tournés vers l’environnement et avaient des réseaux sociaux qui allaient au-delà de la communauté rurale où ils s’étaient implantés. L’innovation est le plus souvent un processus d’adaptation et de modification de systèmes existants qui utilisent l’ensemble cumulé de savoirs mais dans le cas de l’agriculture biologique, cela représente une cassure radicale.

Ainsi les agriculteurs conventionnels étaient mal équipés pour évoluer parce la perte du savoir subie pendant le processus de transformation et l’acquisition de nouvelles connaissances étaient entravées par le manque de recherche puisque la connaissance formelle était en retard sur la pratique du biologique. On peut voir ce déficit en connaissance comme un parti pris systémique de l’état, des industriels et des groupes de pression d’agriculteurs en intensif contre l’agriculture biologique. L’agriculture biologique demande beaucoup de connaissances et des lieux dédiés au contraire de l’agriculture globalisée conventionnelle intensive.

Les arguments pour ou contre l’agriculture biologique se sont centrés sur leur qualité nutritionnelle et leur capacité à nourrir le monde, alors qu’il semble y avoir peu de controverse sur sa capacité à utiliser et maintenir l’écosystème et qu’il est considéré plus durable que l’agriculture conventionnelle qui dégrade certains aspects de l’environnement (Harpinder et al 2010). Il est possible qu’à l’exemple de Cuba et son agriculture urbaine, des effets indirects bénéfiques puissent se faire jour : cela supposerait une stratégie globale.

Le mouvement bio lui-même est divisé entre les puristes et les pragmatiques pour ce qui concerne les systèmes de distribution à utiliser. Les puristes prônent pour un système de distribution décentralisé, compatible avec une approche philosophique bio plus large et en réaction au consumérisme, à un accroissement économique excessif, du surplus, la centralisation, etc. Les pragmatiques considèrent que les supermarchés dominent le marché de détail et qu’ils doivent donc être utilisés pour le marché bio. Un débat difficile comme certains auteurs montrent comment la distribution du biologique maintient une inéquité sociale dans ce que le consommateur principal de produits biologiques est plus éduqué et a un revenu économique meilleur que les autres groupes sociaux.

Cependant, le fait que le bio se déplace vers le marché de masse a ses inconvénients. La participation de gros revendeurs alimentaires tels que Wall-Mart dans la distribution d’aliments biologiques les rend de fait plus abordables et accessibles presque partout mais cela a aussi allongé et intensifié la chaîne d’approvisionnement du biologique. Du point de vue de la production, le problème pourrait être que la démocratisation et le traitement conventionnel de l’alimentation biologique ne seraient pas une alternative aux données hors-agricoles qui caractérisent les chaînes d’approvisionnement de la grande distribution tels que les traitements excessifs, le gaspillage en emballages, les transports sur de grandes distances et l’exploitation de la main-d’œuvre.

Pour ce qui concerne la consommation, la demande d’alimentation biologique globalisée se base sur la notion commune que la majorité des consommateurs le font principalement pour leur plaisir et leur bien-être. Le système alimentaire global actuel peut ne pas être parfait mais comme nous l’avons déjà montré, il n’y a pas de liens inévitables entre les réseaux locaux production-consommation et la promotion d’une construction communautaire, de la qualité, de la durabilité ni de la santé.

Au niveau politique la directive européenne pour l’agriculture biologique donne des normes biologiques qui doivent satisfaire tous les membres et sont ainsi passablement diluées par rapport aux lignes de conduite à l’origine du mouvement. Le résultat est que le biologique peut se retrouver avoir des effets négatifs sur des points tels que l’utilisation d’énergie, la perte de nutriments et le recyclage (De Wit et al 2006). L’agriculture biologique comme alternative à l’agriculture durable est donc ainsi compromise. L’emphase est ici la durabilité en tant que processus et non en tant que résultat, elle a besoin d’être continuellement rappelée.

 

3. Consommation

 

Le deuxième sous-système de la chaîne alimentaire est la consommation ; les modèles de consommation alimentaire peuvent avoir un impact important sur l’environnement peu importe leur mode de production. Ces modèles ne sont pas seulement un reflet de besoins nutritionnels mais sont aussi affaire de goûts, d’odeurs et de texture autant que de culture et d’éthique. En conséquence, les modèles de consommation alimentaire durable ne doivent pas seulement être considérés par rapport à la pollution et au gaspillage mais aussi au regard de leurs qualités non matérielles et de leur contexte culturel.

La consommation de nourriture a été identifiée comme une des activités les plus gourmandes en ressource et en pollution dans un ménage et des façons habituelles de réduire l’impact d’autres produits de sorte que la dématérialisation et la substitution ne peuvent être appliqués. Un changement de régime alimentaire est donc une des plus importantes propositions pour parvenir à des styles de vie durables. Les modèles de consommations alimentaires peuvent être évalués en durabilité en termes d’utilisation de la terre et d’émissions.

3.1. Modèles de consommation et émissions

Les émissions de GES et la consommation en énergie sont très différentes selon le produit. Dans une étude sur l’estimation du cycle de vie des tomates, carottes, pommes de terre, riz, pois et porc, ce dernier émet neuf fois plus de GES que les pois, et le riz en émet 38 fois plus que la pomme de terre. La consommation en énergie de la tomate est 15 fois supérieure à celle des carottes. Les étapes les plus importantes dans le cycle de vie sont, en général, la récolte et la gestion des animaux. Les émissions de GES et la consommation d’énergie sont toutes les deux inférieures pour ce qui concerne la production végétale. Elle est plus importante pour le riz et le porc et la consommation d’énergie est la plus haute pour la production de tomates, suivie par le porc et le riz.

Pendant leur culture, les émissions de GES étaient plus importantes pour les tomates, le riz et les pois secs, contribuant pour plus de 80% du total comme le montre le tableau n°1. Pour les tomates, c’était le résultat de la combustion d’énergie fossile pour le chauffage et l’éclairage. Dans le cas du riz, il s’agissait de CH4 provenant de l’irrigation des champs et pour les pois secs, du N²0 pour la fixation du N, mais les résultats ne tiennent pas compte de l’utilisation de ce nitrogène par la culture suivante. Plus de 60% des émissions totales des carottes étaient dues au stockage en chambre froide pendant plusieurs mois et aux fuites de gaz réfrigérants.

 

 

Tableau 1 : Emissions de GES pendant le cycle de vie (en %)

 

Produit

Transport

Stockage

Culture

Fertilisant

Séchage

Carottes

16

64

15

5

Na

Tomates

5

10

82,5

2,5

Na

P. de terre

31

5

44

20

Na

Riz

5

Na

88

5

2

Pois secs

5

2

86

5

2

 

 

Le kilomètre alimentaire est devenu un mot-clé dans les débats sur la durabilité mais analysé en termes de cycle de vie du produit, le transport peut paraître différent particulièrement si on compare la consommation d’énergie et les émissions de GES. Comme le montre le tableau n°1, les émissions de GES pendant le transport de carottes représentent 16%, 31% pour les pommes de terre, et moins de 10% pour le riz, les pois secs et les tomates. Les émissions de GES pendant la production et le transport de fertilisants contribuent pour moins de 5% pour ceux concernent les carottes, le riz, les tomates et les pois secs mais pour 21% pour les pommes de terre à cause des fertilisants à haute teneur en nitrogène.

 

En ce qui concerne l’évaluation du cycle de vie de la viande en termes d’émissions de GES pour le porc, comme le montre le tableau n°2, les plus gros contributeurs sont de 34% pour l’élevage des porcs et de 24% pour la culture de l’alimentation de ces porcs. 70% des émissions pendant l’élevage des porcs étaient attribués au stockage du fumier et 3% à l’utilisation de l’électricité et du fioul dans la porcherie.

 

 

Tableau 2 : Distribution des émissions de GES pendant le cycle du porc (en %)

 

Production de fertilisants

18

Culture pour alim. animale

24

Séchage, extraction de l’huile

5

Production de fourrage

2

Elevage de cochons

34

Abattage, découpage

2

Stockage

10

Transport

5

 

 

Tableau 3 : Distribution des demandes en énergie pendant le cycle de vie du porc et du riz (en %)

 

 

Porc

Riz

Production de fourrage

10

na

Elevage de cochons

15

na

Abattage, decoupage

6

na

Séchage, mouture

na

10

Production of fertilisants

20

20

Culture

26

20

Stockage

10

3

Transport

13

47

 

Quand on compare les critères d’évaluation des émissions de GES et de la consommation d’énergie pour leur durabilité, il apparaît que la réduction de la consommation d’énergie n’a pas forcément un impact important sur les émissions de GES. Par exemple, quand la consommation d’énergie dans une porcherie est baissée de 50%, les émissions totales de GES descendent de moins de 1% et si la consommation d’énergie pour le transport décroit de 30% dans le cycle de vie du riz, le total des émissions de GES descendra de moins de 2%.

Une des conclusions qu’on peut en tirer est que le transport ne serait pas un gros contributeur du total des émissions de GES bien qu’on le compte souvent pour un part importante de la consommation totale d’énergie. Toutefois les GES qui n’ont pas de rapport avec l’utilisation d’énergie sont responsables pour près de 40% des émissions directes, impliquant donc qu’une analyse de l’environnement soit basée sur les émissions de GES plutôt que sur l’énergie.

Il serait aussi possible d’utiliser d’autres référentiels pour évaluer les produits alimentaires, par exemple, leur contenu en énergie, en protéines ou en beta-carotène. Cependant, utiliser le contenu en énergie comme référentiel rend les chips de pomme de terre, le pain blanc et les crèmes glacées plus protectrices de l’environnement que les fruits, les céréales à haute teneur en fibres et la viande. Les chips contiennent 19MJ par kilo alors que les pommes ne contiennent que 2,2MJ mais les chips contiennent beaucoup de graisses et les pommes beaucoup de vitamines.

 

Il est habituel de consommer de la nourriture lors de repas, aussi la même étude a regardé quatre combinaisons ayant les mêmes valeurs énergétiques et protéiniques.

Repas 1 : composé de légumes locaux (carottes, rôti, pois) = 190g éq. CO2

Repas 2 : composé de légumes exotiques (riz, tomates, pois) = 860g éq. CO2

Repas 3 : avec du porc et des légumes exotiques (riz, tomates) = 1800g éq. CO2

Repas 4 : composé de viande et de légumes locaux qui équivalait à 380g éq. CO2

 

Les modèles de consommation de nourriture avec peu d’émissions de GES proposent de faibles portions de viande et de produits exotiques (produits de régions tropicales ou sub-tropicales y compris la tomate qui demande beaucoup d’énergie en chauffage lorsqu’elle est cultivée en Europe de l’ouest). Un régime dans les limites raisonnables d’émissions de GES serait composé d’une petite quantité de viande ou produits dérivés assortie d’autres sources de protéines venant de légumineuses et de légumes de saison. La conclusion est que les modèles courants de consommation de nourriture dans les pays développés dépassent le niveau de durabilité d’au moins un facteur de 4.

Le modèle de consommation soutenable serait de 5.900 Kg d’équivalent CO2 par personne et par an, selon les recommandations de l’IPPC pour que la concentration atmosphérique en CO2 se stabilise à 450 ppmv et que le CH4 et le N2O restent au niveau de 1995 et aux estimations de l’ONU de 1995 pour la population et sur la base que chaque personne devrait avoir les mêmes droits d’émission anthropogénique de CO2 et autre GES. Au vu des tendances actuelles des pays de l’ouest, on peut se poser des questions sur la prospective de demande en nourriture pour parvenir à une consommation durable.

 

3.2. Modèles de consommation et utilisation de la terre

A mesure que les modèles de consommation changent, les besoins en terre nécessaire pour produire cette nourriture augmentent mais il y a aussi d’autres pressions sur l’utilisation de la terre avec l’augmentation de la population, le développement des infrastructures, l’urbanisation, la dégradation et la désertification des sols, l’industrialisation et l’introduction des systèmes agricoles extensifs. La terre nécessaire pour nourrir une population est dépendante de la taille de la population, de la quantité de nourriture et aussi du type de nourriture consommée. Dans un régime de base, 327kg de blé serait suffisants pour fournir les Kcal nécessaires pour la survie. Cependant, les régimes peuvent être divisés en trois niveaux : régime de base, de subsistance, qui fournissent l’énergie et les nutriments recommandés médicalement et les habitudes culturelles, qui incluent des facteurs tels que les préférences personnelles, l’habitude, la commodité, les relations sociales, l’héritage ethnique, la religion, la tradition, la culture autant que les besoins nutritionnels.

Une étude néerlandaise (Gerbens-Leenes et al 2005) a calculé que les besoins en terre pour un régime du niveau culturel hollandais moyen basé sur des données de 1990 serait de 1910m2 par personne comme le montre le tableau 4. Ce régime était divisé en 5 groupes : matières grasses, viande, produits laitiers et œufs, boissons et un dernier groupe avec les céréales, les pommes de terre, le sucre, les légumes et les fruits (*).

 

Tableau 4 : Consommation et besoins en terre pour le niveau de vie hollandais. Les chiffres sont basés sur des données de 1990, ils donnent le m2 et le % de la terre utilisée.

 

Matières grasses

576 m²

30%

Viande

566m²

29%

Produits laitiers et oeufs

323m²

17%

Boissons

223m²

12%

Autres (*)

222m²

12%

 

Malgré les limites physiologiques à la consommation, il existe un facteur de 6 entre le besoin en terre pour un régime hypothétique basé sur le blé et les besoins pour un régime riche basé sur les modèles de consommation existants. Le résultat de la demande croissante d’un régime riche est une augmentation de 40% de la demande en terre pour des produits tels que le fromage, les boissons, les fruits et la viande. La surface utilisée par l’agriculture sur presque toute l’Europe a plus ou moins atteint ses limites et elle décroît dans certains pays à cause de demandes autres qu’agricoles. Donc, tout accroissement viendra d’importations de nourriture en particulier parce que l’augmentation du rendement des récoltes s’est presque stabilisé et leurs limites physiologiques est atteintes. Les aspects culturels des modèles de consommation peuvent être clairement observés quand on compare les résultats du tableau 4 avec la France qui demande environ 20% de sol en plus et le Portugal qui y parvient avec 5% de sol en moins.

 

4. Systèmes alternatifs de chaîne alimentaire

 

La chaîne alimentaire globale a rencontré une certaine résistance de la part de consommateurs et de producteurs qui ont cherché des alternatives. La production locale s’est développée comme alternative à cause d’inquiétudes dues à l’impact environnemental de l’agriculture conventionnelle, la distance parcourue et l’énergie consommée, les peurs liées à la nourriture et la traçabilité des produits ainsi que la globalisation et l’industrie agro-alimentaire. Le produit local peut être défini de différentes façons. Selon l’association The Soil, le produit local correspond à la nourriture produite et distribuée de sorte que cela contribue positivement aux communautés locales où qu’elles soient.

Defra définit le produit local comme de l’alimentation produite et vendue dans une zone relativement limitée géographiquement sans considération pour sa qualité. Une troisième définition, donnée par FARMA, l’organisation qui représente les marchés d’agriculteurs s’étend sur un rayon de 30 à 100 miles (50 à 150 kms). 750 sites de marchés d’agriculteurs existent en Grande-Bretagne actuellement et le résultat est que les supermarchés ont dû développer des campagnes de marketing sur la production locale.

 

La production locale se présente comme partie du développement durable du fait qu’elle donne : des produits frais et plus goûteux, de meilleure qualité nutritionnelle, plus juste socialement, plus protecteurs de l’environnement, à la meilleure traçabilité, ils contribuent à l’économie locale et aident au capital social. Toutefois, aucune donnée existe concernant ces avantages et le fait d’acheter local ne signifie pas automatiquement que c’est du durable dans les termes que nous avons indiqué plus haut concernant la consommation et les émissions de GES : des tomates cultivées dans des serres chauffées peuvent être moins écologiquement responsables que des tomates cultivées dehors dans d’autres pays. Nous avons montré précédemment que le transport n’intervenait pas pour une part importante dans la consommation totale en énergie alors qu’il compte souvent pour beaucoup dans la dépense totale en énergie. Ceci pourrait être plus écologiquement responsable par rapport à la sécurité en énergie mais pas nécessairement en ce qui concerne le changement climatique. De plus, du local et du durable serait idéal. (Reframing the great food debate J.Sumberg 2009).

 

Dans le but de tester la réalité de l’achat de produits locaux, Giombolini et al ont effectué une étude dans la région de production Willamette Valley aux USA pour comprendre si la production collait à la consommation de cette zone. La Willamette Valley, avec une surface de 2.700 miles carrés et une population de 2.6 millions d’habitants, est une région particulièrement productive pour l’agriculture avec des sols riches et un climat favorable. Les résultats, indiqués dans le tableau 5, montrent que la production agricole actuelle dans cet endroit très fertile ne correspond pas aux besoins des habitants locaux pour aucun des six groupes alimentaires prévus par l’USDA : céréales, légumes, fruits, produits laitiers, viande et légumineuses, et huiles (Giombolini et al 2010).

 

 

 

 

 

Tableau 5 : Résultats de 2004 à 2008

 

Groupe

% des demandes annuelles

Céréales

67

Légumes

10

Fruits

24

Produits laitiers

59

Viande et légumineuses

58

Huiles

0

 

Cette étude a révélé que seulement 4% du sol cultivé était utilisé pour du blé dont 92% était exporté principalement vers l’Asie, et 36% du sol était utilisé pour des produits non comestibles. Si l’agriculture locale devenait une vraie option, elle devra se pencher sur de nombreuses facettes de la communauté parce tout le monde est relié dans le système alimentaire que ce soit en tant que producteurs, consommateurs, planificateurs, distributeurs, intermédiaires et marketing.

 

5. Le consommateur comme force de changement

 

Jusqu’ici dans ce rapport, on a regardé les systèmes de production et de distribution alimentaire en termes de durabilité mais il semble opportun de regarder aussi le rôle du consommateur comme agent de changement pour un système plus soutenable de production et de consommation alimentaires. « Consommateur citoyen » est un terme utilisé par Baker (2004) dans Lockie et al 2008 ; il fait le portrait de ce type de consommateurs comme des participants à la construction de réseaux alternatifs d’alimentation qui soutiennent la production locale durable et les communautés locales. Pour présenter la motivation et la participation des consommateurs dans ce cadre, nous utiliserons deux études de cas. La première est celle d’un projet d’Agriculture de Soutien à la Communauté (ASC) au Canada et la seconde est une étude de clients de la chaîne Whole Food Market en Amérique du nord.

Les ASC vont au delà de l’idée de production locale et se basent sur du marketing direct où le consommateur est d’accord pour payer en début de saison et reçoit en retour un panier par semaine de produits venant directement de la ferme. Une ASC est considérée comme fournissant aux participants des relations sociales et communautaires entre eux et par rapport à la terre, et implique un partage de risques dans la production. L’étude montrait l’implication des participants dans l’ASC et les classifiait soit comme instrumentales, c’est-à-dire basées sur des calculs économiques et utilitaires traditionnels étroits, fonctionnelles basées sur des idées partiales de partage et de soutien à la communauté, et enfin collaboratives quand le partage et le soutien à la communauté est mis en pratique.

Le résultat montre que 63% des participants peuvent être regroupés dans une implication instrumentale/fonctionnelle dans ce qu’ils n’ont jamais visité la ferme, qu’ils connaissent à peine l’agriculteur et qu’ils ne sont pas particulièrement intéressés à le connaître. Ils ne font partie de l’ASC que depuis un an. Ils pensent aussi que le prix de ces produits devraient être les mêmes que ce qu’ils paieraient ailleurs ; la majorité indiquait que la commodité de la livraison à la maison était un facteur essentiel, ils n’étaient pas satisfaits de la qualité ou de la quantité de produits et ils comprenaient peu de chose aux buts de l’ASC. Comme de nombreux participants à ce groupe n’étaient pas sûrs de continuer, les agriculteurs de l’ASC trouvaient difficile de planifier et de développer et pointaient la nécessité de développer des programmes d’éducation à l’ASC.

Whole Food Market (WRM) est le plus grand détaillant d’aliments naturels en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne avec plus de 270 points de vente. Son discours est celui de la consommation éthique : commerce équitable biologique ou local. Les magasins WFM sont localisés dans des quartiers économiquement confortables et ses clients ont en général un niveau d’éducation élevé, ils sont dans une classe de revenus au dessus de la moyenne. L’étude portait sur trois critères réflexes de consommation : la priorisation relative des désirs de consommateur par rapport aux idéaux citoyens, la considération pour les réclamations liées à l’entreprise et la conscience d’inéquité sociale.

La priorisation relative des désirs de consommateur par rapport aux idéaux citoyens s’intéresse aux préoccupations personnelles lorsqu’elles prennent le pas sur les considérations environnementales et de justice sociale. Les raisons principales pour faire ses courses à WFM sont le plaisir et la commodité. Bien que la moitié des réponses mentionnent d’autres valeurs telles que la durabilité environnementale, la justice au travail et le lien communautaire, 50% ne mentionnent rien du tout.

Les réclamations liées à l’entreprise portent sur la critique que les consommateurs font sur les produits et sur les idéaux de l’entreprise. En général, le scepticisme est un thème récurrent, en particulier pour ce qui concerne les implications liées à la santé du système de la chaîne alimentaire. La moitié des interrogés ont le sentiment que les entreprises sont des acteurs du système alimentaire en qui on ne peut avoir totalement confiance pour produire des informations précises ou pour promouvoir un changement social. De manière significative, l’autre moitié des interrogés n’exprime aucun souci particulier sur la forme d’entreprise de WFM, ses contradictions potentielles entre le profit maximum et des objectifs éco-sociaux, ou la fiabilité de l’information concernant les produits. Même ceux qui expriment des inquiétudes continuent de faire leurs courses à WFM, le plaisir et la commodité du magasin pesant à l’évidence plus lourd que ses inconvénients.

La conscience des inégalités sociales se rapporte à la conscience des inéquités du système des acheteurs. Etant donné la situation privilégiée des magasins et les prix pratiqués à WFM on peut considérer qu’y faire ses courses sert à légitimer les inégalités et à reproduire les barrières de classes, ce qui est aussi une question qui se pose quand on regarde le marché du biologique en général. Plus des deux tiers des interrogés dénoncent les prix pratiqués mais il s’agissait principalement d’une considération par rapport à leur situation financière personnelle et non à ce que d’autres personnes ne puissent se l’offrir.

Une proportion significative a toutefois dit son inquiétude pour le manque d’accessibilité de consommateurs au revenu insuffisant. Une remarque plutôt pertinente de l’étude : «  faire ses courses est un équilibre important entre vouloir manger des produits biologiques de qualité, essayer de manger du local, prendre des décisions éthiques, et la réalité du travail et du temps – ce qui devient souvent plus important que les trois premiers points ». Avec toutes les informations contradictoires sur la qualité de l’alimentation, la sécurité et la durabilité et les exigences de la vie quotidienne, les consommateurs ont tendance à se reposer sur les détaillants pour faire les bons choix à leur place. Bien qu’il y ait une réflexion du consommateur dans ce domaine, on ne peut pas s’attendre à ce que les consommateurs parviennent à réguler ou à changer le système.

 

Dans l’environnement politique néolibéral actuel, le marché doit se réguler tout seul et les citoyens faire des choix qui contrôleront le système. Toutefois, les pratiques de consommation ne sont pas des phénomènes pré-déterminés auxquels les détaillants et d’autres commerçants répondent passivement. Il s’agit de phénomènes qu’un nombre de groupes, des gouvernements à l’agro-alimentaire, en passant par les lobbies d’agriculteurs, les organisations de consommateurs, les ONG sur l’environnement et d’autres, cherchent à formater avec des niveaux de succès relatifs. Le gouvernement essaie d’informer les consommateurs ; les choix peuvent être influencés par des entreprises favorisées. Prenons l’exemple du label OGM, il existe une inquiétude significative parmi les consommateurs en ce qui concerne la sécurité et le droit de choisir en étant informé. Cependant, certains gouvernements résistent à la demande d’étiqueter correctement les produits génétiquement modifiés.

Comme nous le notions précédemment, les consommateurs qui collaborent représentent moins de 50% de ceux qui participent réellement au système alternatif, et ils sont eux-mêmes généralement considérés comme marginaux en termes économiques et de volume. Les choix d’un consommateur isolé font peu pour remettre en cause le marché puisque le refus d’individus d’acheter un produit particulier ne résulte pas forcément dans la fourniture d’un produit plus désirable. Le mécanisme, comme Holzer (2006) l’atteste, par lequel les ressources monétaires de personnes en tant que consommateurs peuvent se traduire par une influence véritable, est l’implication de mouvements sociaux capables d’articuler un problème, d’identifier ses causes, de suggérer des solutions et de proposer des actions. De telles organisations sont aussi utiles aux détaillants et aux producteurs qu’aux consommateurs potentiels parce qu’elles fournissent des perspectives précieuses dans les eaux troubles habituelles de la demande du consommateur.

 

Conclusion

Les choix stratégiques adoptés pour transformer l’agriculture ont dépassé les problèmes qui existaient mais ont contribué à en générer d’autres difficiles à résoudre. Dans les conditions d’aujourd’hui les méthodes actuelles de production en agriculture ne sont pas durables en ce qui concerne l’utilisation de l’énergie, de la terre et des intrants chimiques. On développe des alternatives mais les structures, très investies, qui ont transformé l’agriculture dans les années 50 entravent aujourd’hui leur développement en partie à cause d’intérêts égoïstes, en partie parce qu’elles ne veulent ni rendre ni partager le pouvoir avec les agriculteurs. La connaissance globale devra permettre le rétablissement de réseaux locaux pour traiter les conséquences globales à un niveau spécifique particulier.

Quelles que soient les alternatives qui se font jour, elles devront être constamment évaluées en ce qui concerne leur durabilité pour s’assurer que l’impact de la conventionalisation du processus ne les rende pas non durables. Le développement durable n’est pas un produit fini mais un processus continu d’adaptation et les critères utilisés pour définir le développement durable doivent être soigneusement considérés, la réduction de l’utilisation d’énergie dans le transport pouvant avoir des conséquences minimes sur les émissions de gaz à effet de serre.

Le développement d’un système d’agriculture durable ne sera pas suffisant en soi ; il aura besoin d’être accompagné par des changements dans la consommation. Les modèles de consommation, particulièrement dans les sociétés occidentales et dans les pays émergeants dépassent le niveau admis en gaz à effet de serre, en consommation d’énergie et en utilisation de la surface agricole pour être durables. D’autres pays où la nourriture est insuffisante pour maintenir un niveau de base ne respectent pas non plus un développement durable, ce qui accentue le besoin pour des solutions spécifiques par lieu et non par des approches standardisées globales.

La réduction de la consommation de viande dans le monde occidentalisé pourrait ne pas être la réponse là où les niveaux de protéine sont insuffisants. Une production locale durable serait préférable pour satisfaire les demandes en régime de base et de subsistance mais les aspects culturels de la consommation doivent aussi être pris en compte. En effet, c’est surtout au niveau culturel que les changements sont nécessaires et ceci demandera la participation de tous les partenaires de la chaîne alimentaire. Alors que le néo-libéralisme encourage les agences d’état à favoriser des mesures qui promeuvent un comportement prudent et entreprenarial chez les agriculteurs et les consommateurs, il est clair que ces agences ne sont pas les seuls acteurs qui essaient d’influencer les pratiques de consommation directement et indirectement.

Le citoyen consommateur ne sera pas la principale force du changement envers la production et la consommation durables et les décisions considérant le plaisir et le côté pratique ne seront pas suffisantes. Toute la chaîne alimentaire devrait tendre à pourvoir une alimentation durable qui satisfasse le désir du consommateur tant par le côté pratique que le plaisir, d’où l’importance du marketing dans la chaîne alimentaire durable.

Les deux sous-systèmes, production et consommation, du système de chaîne alimentaire sont inséparables et doivent être étudiés ensemble à partir d’une perspective d’analyse de cycle de vie en utilisant des critères isolés ou collectifs pour établir des index de développement durable. La recherche devra inclure les acteurs multiples de la chaîne alimentaire à un niveau régional si on veut obtenir un développement durable efficace.

Le résultat de cette introduction au développement durable et à la consommation questionne le développement durable de la chaîne alimentaire en Haute Normandie. Nous proposons que la recherche débute par l’étude de l’autonomie régionale de la chaîne alimentaire sur la base de considérations économiques et environnementales liées au développement durable.

Le système de chaîne alimentaire en Haute Normandie est-il durable et quelles mesures devraient être prises pour parvenir à un futur plus durable ?

 

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Le point sur la valeur nutritionnelle et sanitaire des aliments issus de l’agriculture biologique

 

 

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