« Le temps des crises » Michel Serres Editions : Le Pommier , octobre 2009

« Le temps des crises »
Michel Serres
Editions : Le Pommier , octobre 2009

Quatrième de couverture :
Que révèle le séisme financier et boursier qui nous secoue aujourd’hui ? Si nous vivons une crise, au plein sens du terme, aucun retour en arrière n’est possible. Il faut donc inventer du nouveau. Or, le nouveau nous submerge ! En agriculture, transports, santé, démocratie, informatique, conflits, des bouleversements gigantesques ont transformé notre condition comme jamais dans l’histoire. Seules nos institutions n’ont pas changé.
Et voici l’une de ces ruptures profondes : notre planète devient un acteur essentiel de la scène politique. Qui, désormais, représentera le monde, ce muet ? Et comment ?
Michel Serres montre que nous sommes encore les acteurs de notre avenir.

Commentaire :
En préambule, Michel Serres remet en perspective le sens du mot crise. Ce mot vient du grec « juger », ce qui implique une décision, un choix après jugement. Le choix doit induire un changement sinon le processus qui a amené la « crise » va reprendre. « Si vraiment nous vivons une crise, alors nul retour en arrière ne vaut. Les termes relance ou réforme sont hors de propos» (page 9). Il faut donc faire du nouveau.

Le chapitre premier montre comment la nouveauté a bouleversé toutes nos conditions de vie en quelques décennies par rapport à des situations existantes depuis des millénaires. Ces bouleversements ont entraîné une crise globale de nos institutions au-delà du récent désastre financier qui découle de ce que «l’argent et l’économie se sont saisis de tous les pouvoirs, des médias et des gouvernements » (p.26).
Si, dans les temps anciens, nous étions accablés face à la faiblesse de l’homme devant la force de la nature, aujourd’hui nous sommes confrontés à la force presque infinie de l’homme face à une nature, un monde fini. Il nous faut donc reconsidérer notre relation au monde, en entrant dans une ère « anthropocène ».

Cette problématique est développée dans le deuxième chapitre. Il y a une nouvelle relation à créer car « nous dépendons des choses qui dépendent de nous « (p.36). Dans un monde de compétition permanente, où l’on ne s’intéresse qu’à qui va gagner aux jeux, aux élections, en économie, on oublie le cadre dans lequel cette lutte se passe : le Monde. Toutes les discussions internationales sur les problèmes environnementaux se déroulent entre humains, sur ou pour des intérêts de groupes humains. Le Monde n’est jamais invité à la table des négociations. Ce jeu à deux dans nos relations politiques doit devenir un jeu à trois. Mais alors quelle institution planétaire représentera le Monde, la Biogée, c’est-à-dire la Vie et la Terre ?
Nous devons sortir aussi d’un autre jeu à deux qui nous passionne : sciences- société (p.46).Les savants qui étudient les choses du monde, nous en apprennent maintenant la menace. « Notre voix couvrait le Monde. Il fait entendre la sienne. Ouvrons nos oreilles. » (p.49). le Monde d’objet passif devient sujet déterminant. « La crise actuelle vient de ce que meurent nos cultures et nos politiques sans monde ».Le nouveau triangle, jeu à trois, se nomme science – société – Biogée. Mais « qui va parler à la société au nom de ce muet dont le grondement inquiète et couvre, peu à peu, le bruit assourdissant des centres-villes et la rumeur tonitruante du cirque politico médiatique » ?

Dans le chapitre trois, Michel Serres donne des pistes pour savoir qui pourrait prendre la parole au nom de la Biogée. Les 6 grands bouleversements dont il a été question proviennent de la recherche scientifique et des ses applications. C’est aux savants de prendre la parole, de dire le « Bien commun contre le Mal propre ». Dans l’évolution des sciences depuis l’origine, c’est aux sciences de la vie et de la terre SVT de jouer ce rôle car elles portent en elles l’interdisciplinarité. Ce sont des sciences difficiles car « elles entrent dans le réalité des liens qui unissent les choses entre elles et les sciences qui parlent des choses entre elles ». Les SVT couvrent aussi les sciences humaines qui ne peuvent pas omettre notre appartenance aux choses inertes et aux vivants.
Pour accomplir ces nouvelles taches, les savants des SVT doivent prêter 2 serments, pages 71 et 72.

Enfin, dans le chapitre quatre, l’auteur s’interroge sur comment faire pour que cette nouvelle science ne prenne le pouvoir, comme dans l’histoire l’ont successivement fait le clergé, la noblesse et les possédants (l’économique). Ce serait en changeant « l’arme méchante, l’intelligence » qui doit muter « de la volonté de puissance au partage, de la guerre à la paix, de la Haine à l’Amour ». En résumé, du dur au doux.

Ce petit livre est dans la droite ligne d’ouvrages antérieurs de Michel Serres : le Contrat Naturel, le Mal Propre, la Guerre Mondiale. Passé le style habituel plutôt précieux, parfois alambiqué, il se lit assez facilement et, notamment par ses références à l’histoire, apporte son lot d’enseignement.